vendredi 13 octobre 2017

222 West [2]





Il fait froid. Il fait nuit. Genius Loci. J’ai des images, des phrases, des fragments plein la tête. J’allume un joint sur le balcon. Les voitures passent en bas dans la rue. Je bois une gorgée de bière que je pose par terre. Je prends une taffe. Je tremble encore un peu. Tout s’est tellement enchaîné ces dernières semaines. Mais je crois qu’on a bien géré. Pas de raison de s’inquiéter. Pour l’instant, ici,  je suis en sécurité. Ouais, je crois qu’on a eu les bons réflexes au bon moment. Il aurait pas fallu pas qu’on attende une journée de plus.

https://www.youtube.com/watch?v=Vl89g2SwMh4


Quand ça commence à déconner, que des mecs tombent ou disparaissent du jour au lendemain, tu cherches pas, tu te tires.
La voix déformée de Boston George (chambre 252) sous acide. Il débarquait régulièrement de San Francisco au Chelsea, style trois quatre fois par an, pour gérer le biz sur la Côte Est depuis que La Madrina était tombée. C’était un pote de mes vieux, sa première soirée à New York il la passait toujours chez nous. La tradition.
A cette époque-là je passais d’étage en étage, de chambre en chambre, tout le monde me connaissait et je connaissais tout le monde. J'atterrissais toujours chez George quand il était là. Il avait la meilleure dope de l'hôtel donc les soirées démarraient, continuaient et/ou finissaient là-bas.
J'ai vu plein de monde. Style Nico & Ginsberg. Grace et Dylan. Richie Havens, j'en passe et des meilleures. J’ai pas trop envie d’énumérer mais ils m’ont tous marqué. Y'avait aussi des tonnes de jeunes groupies junkies qui se baladaient à poil un peu partout dans la suite. On vivait à 1000% dans le vaisseau de la transmigration.
C’était tellement mieux. Les illusions. L’espoir de quelque chose. Participer à un truc où tu te sens engagé. Un truc qui t’implique.
Je regarde les bagnoles en bas. J’entends les gyros des flics. Des chiens aboyer. Des coups de feu quelque part dans la nuit. Un soir à l’ouest, avant que je parte à Paris, George m’a dit : « ,,,et n'oublie pas mon p'tit gars ; même si tout semble rouler au poil, les filles, le champagne le strass et les paillettes, soirée de malades sans aucune limite, tu dois rester sur tes gardes. Ça fait partie du plan pour durer un minimum si tu vois ce que je veux dire. C’est fun mais n’oublie pas pourquoi t’es là. Jamais. ».
Je me suis donc toujours attendu au pire. Je suis resté sur un qui-vive permanent. 7 sur 7. h24. Je ne veux pas dire stressé mais… prudent. Discret. En mode parano. Vertige assuré.
(Une sirène hurle quelque part.)

(…)

samedi 30 septembre 2017

222 West [1]



https://www.youtube.com/watch?v=mmWZOsVtqR0

222 West.
23eme rue.
Chambre 222.
Je ne sais pas combien d’années se sont écoulées.
Tu peux toujours courir en avant, jamais tu n'échapperas à ton karma.

Regarde-toi en détail dans le miroir de la salle de bains. Tes yeux. Tes poches noires. Tes nouvelles petites, infimes rides qui te strient doucement, en profondeur, comme des clous rouillés dans tes veines bleues. Tu t'approches de la glace en tirant sur ta peau entre tes doigts. Ton reflet ne peut pas mentir. C'est même l'unique chose qui ne peut pas mentir. Et la vérité, c'est que tu fanes. Tu t'endors. Tu t’encroûtes dans ton biz. Is everybody in ?
Tu te regardes dans le miroir et tu te dis en observant tes lèvres bouger avec une légère latence : c'est pourtant moi je t'assure. Regarde, ce sont mes yeux dans le miroir. Tu sais bien que rien n'est vrai. Que tout est faux. Tu le savais depuis toujours en fait, mais sans l'éprouver en vrai. Dans la chair. Carpe diem. C'est pourtant moi je t'assure. Tu t'approches de la glace en tirant sur ta peau entre tes doigts. L'identification est formelle. Nous sommes déjà en phase de reprogrammation. Rien n'est fini. Tout commence. Rien n’est faux, tout est sample. Free-party dans une usine désaffectée. Ladyboys voluptueuses dans une pagode Thaï. La pluie battante dans une rue virtuelle d'Osaka. Des sushis violets à Amsterdam. Des salles de jeux clignotantes à Bangalore. Du double zéro à Tanger. Des hurlements à Barcelone. Des voix espionnes dans la narration. Dans la salle de bain de l’hôtel de Manhattan.

Je me regarde. Je suis là. Dans le grand miroir de la salle de bain. Chez moi. Je ne suis plus mon avatar. Le cirque est fini. La parano aussi. Mes téléphones sont éteints, j’ai dû poser ceux qui restent à côté, ou dans mon sac, je ne sais pas vraiment où ils sont et je m’en fous. Les autres ont déjà fini à la poubelle de l’aéroport.
Je me regarde. Je suis calme (tu peux me trouver dans le vide entre les mots).
Je suis le seul à savoir où je suis.
Ça serait presque parfait.
 
(…)